
Les cours venaient de s’achever, et Julia rejoignait son casier, seule. Non pas qu’elle était totalement associable… Mais s’intégrer quelque part était toujours un peu difficile, surtout dans un pays où on ne maîtrise pas bien la langue. Pourtant, le changement radical, Julia en avait l’habitude. Âgée d’à peine 17 ans, elle avait déjà vécu sur les cinq continents. La France, son pays d’origine, n’avait été son refuge que pendant les cinq premières années de sa vie ; ensuite, sa mère et elle avaient suivi son Ambassadeur de père. Canada, Espagne, Nouvelle-Zélande, Angleterre, Sénégal, Pologne, Japon et bien d’autres destinations plus exotiques les unes que les autres. Et si ses parents ne s’étaient pas subitement séparés, c’est vers les Etats-Unis qu’elle se serait envolée une semaine plus tôt. Tiraillée entre deux parents ne s’aimaient plus, elle avait fait le choix de suivre sa mère, qui serait certainement plus stable que son père, qui ne changerait pas de pays tous les six mois, et qui seraient peut-être un peu plus présente pour elle. Je dis peut-être, parce qu’en tant qu’infirmière, la mère de Julia travaillait beaucoup la nuit. Peut-être aurait-il été plus simple de retourner en France… Mais apparemment, la mère de Julia avait décidé de mettre le plus de distance possible entre son ex-mari et elle. Tant pis, Julia n’avait plus qu’à s’adapter, comme d’habitude. Vivre à Berlin ne la dérangeait pas, ce n’était pas une région difficile… Le nouveau départ de cette famille réduite se ferait dans un nouveau pays étranger…
Une fois arrivée devant l’espèce d’armoire métallique dans laquelle se trouvait une partie de ses affaires, Julia sortit un trousseau de clés de la poche avant de son sac, et en introduisit une dans la fente du cadenas. Elle tourna la clé, enleva le cadenas, et tira sur la porte. Rien ne se produisit. Elle tira une nouvelle fois, un peu plus fort, s’égratignant le bout des doigts, puis frappa dessus rageusement. Julia détestait que les choses ne se passent pas exactement comme elles étaient censées se passer. La logique aurait voulu que lorsqu’elle tire sur cette fichue porte, elle s’ouvre. Mais non, toujours pas… Elle soupira. Ca commençait bien…
- Ca ne sert à rien de frapper dessus, dit une voix derrière elle.
Surprise qu’on s’adresse à elle, mais aussi de ne pas avoir remarqué qu’elle n’était pas si seule que ça, Julia se retourna. A quelques pas d’elle se trouvait un jeune homme, l’air plutôt sûr de lui, aux cheveux noirs rabattus sur le côté, et lui obstruant partiellement la vue. Il souriait, ses yeux bleus entourés de noir pétillant. Il s’approcha du casier avec nonchalance, exerça une faible pression sur la porte, et la souleva légèrement, avec dextérité. Elle s’ouvrit immédiatement, laissant apparaître cahiers et classeurs entreposés à la va-vite dans le petit habitacle.
- Merci, dit Julia, nullement impressionnée.
Génial… se dit-elle intérieurement. Je suis tombée sur un dragueur de base…
- De rien, répondit le jeune homme. C’était mon casier l’année dernière, ajouta-t-il après quelques secondes de silence. Je commence à bien le connaître.
Ca pour une coïncidence… pensa Julia.
- Cool, répondit-elle juste en saisissant ses cahiers.
Tandis qu’elle rangeait ses affaires dans son sac, le jeune homme ne la quittait pas des yeux. Elle lui jeta un furtif regard, puis soupira discrètement. Elle détestait ce genre de garçon. Un peu trop prétentieux à son goût.
- T’es nouvelle ? la questionna-t-il, rompant ainsi le silence qui s’était installé.
- Oui.
- Et tu n’es pas allemande…
- Non, Française.
- Oh, vraiment ? demanda-t-il alors qu’ils sortaient du bâtiment principal.
- Pourquoi, j’ai pas une tête de française ? demanda-t-elle un peu plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu.
Il baissa la tête, et lorsqu’il la releva, elle ne put s’empêcher de remarquer que le petit sourire qu’il arborait lui donnait un air atrocement séduisant.
- J’en sais rien, t’es la première Française que je rencontre. Au fait, je m’appelle Sebastien.
Elle tourna les yeux vers lui, et comprit à son regard insistant qu’il s’attendait à ce qu’elle lui dise son propre nom.
- Et moi c’est Julia.
- Bon, et bien Julia… à demain peut-être, dit-il en s’éloignant, prenant la direction d’un groupe de jeune non loin de là, et en lui adressant un clin d’œil.
- C’est ça ouais… murmura-t-elle en prenant le chemin de sa nouvelle maison.
Une fois arrivée chez elle, c’est sans la moindre surprise que Julia découvrit, placardé sur le réfrigérateur, un mot de sa mère lui indiquant qu’elle allait rentrer tard, et que ce n’était pas la peine de l’attendre pour manger. Julia décrocha le papier, le jeta dans la poubelle, puis alla se servir un bol de céréales. Sa mère n’était jamais là quand elle rentrait, rarement présente au dîner… Sa vie en Allemagne ne serait finalement pas si différente : elle verrait sa mère le matin, en partant au Lycée, tandis qu’elle rentrerait de l’hôpital pour aller se coucher… Elle se prit même à penser que sa vie serait encore mieux : les rares fois où elle verrait sa mère, elle ne serait pas déchirée par les disputes qui étaient devenues habituelles entre ses parents. Elle ne verrait plus son père avant longtemps… Mais ça non plus, ça ne changerait pas grand-chose.
Le soir, elle s’endormit sur le canapé devant un film, et ne fut réveillée que le lendemain matin par un baiser sur le front que lui prodigua sa mère. Elle ouvrit un œil, puis l’autre, et aperçut le visage fatigué mais rayonnant de sa mère.
- Bonne journée-nuit ? demanda-t-elle en s’étirant.
- Oui, répondit sa mère en quittant sa veste. Les gens sont gentils ici. Enfin, dans mon secteur en tout cas… Comment s’est passée ta première journée de cours ?
- Oh, elle s’est passée…
- Tu as rencontré des gens bien ? demanda Isabelle.
- Les gens de ma classe sont un peu sceptiques… Mais c’est comme d’habitude. J’ai vaguement discuté avec un garçon apparemment spécialiste pour ouvrir un casier et draguer en même temps… Mais c’est tout.
- Bah, ça viendra, dit sa mère, plus pour la forme que pour rassurer sa fille.
Julia n’avait pas besoin d’être rassurée, puisqu’elle n’était pas effrayée. Elle avait l’habitude, d’être la nouvelle, d’être seule pendant un jour ou deux, puis de se trouver des amis de passage.
- Bon, je vais me coucher, dit Isabelle en baillant. La nuit a été longue.
- A ce soir alors, répondit Julia en la regardant monter les escaliers de leur maison.
Le fait qu’Isabelle soit peu présente pour sa fille n’avait en rien affecté leur relation… Au contraire. Julia se sentait extrêmement proche de sa mère, comme si elle était son amie… Peut-être parce qu’au fil de tous ses déménagements, elle avait toujours été son point de repère… Toujours est-il que Julia n’avait absolument aucun problème pour parler à sa mère, quel que soit le sujet… De son côté, Isabelle se savait bien trop absente pour pouvoir se permettre de juger sa fille sur ses actes et ses pensées… Elles avaient trouvé un équilibre toutes les deux, qui leur convenait parfaitement.
Une petite demi-heure plus tard, Julia partit de chez elle, en direction de Lycée. Elle avait envie d’essayer de nouveaux chemins. C’était une chose que Julia faisait toujours, dès qu’elle emménageait dans une nouvelle ville : en partir à la découverte, pour se l’approprier le plus possible.
Quelques rues plus loin, quatre jeunes Berlinois se rejoignaient, comme à leur habitude, afin d’arriver ensemble au Lycée.
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