Au commencement...
Jo-Ann était assise dans un fauteuil, à côté de la fenêtre, et achevait la lecture de son livre. Un roman, un peu à l'eau de rose, un peu cul-cul, mais elle réussissait toujours à se plonger dans l'univers tourmenté de ces personnages. Elle allait lire la dernière page, quelques larmes discrètes miroitant au coin de ses yeux, lorsque Laïa et Jade entrèrent dans le salon, en se chamaillant.
- Mais c'est trop nul ! s'écria Laïa, en jetant son sac sur le sol.
- Mais non c'est pas nul rétorqua Jade, en s'affalant sur le canapé. Tu comprends rien à rien. Ce qui est nul, c'est de s'appeler Jade.
- Mais Jade... Tu t'appelles Jade ! dit Laïa, avant de soupirer de désespoir.
Jo-Ann tourna la tête vers ses sœurs, et interrogea Laïa du regard, délaissant ainsi la dernière page de son roman.
- Et bien aujourd'hui, Jade a décidé qu'on devait l'appeler « Djéïde », parce que Jade c'est trop ringard. Et parce qu'elle veut que les gens croient qu'elle est américaine.
- N'importe quoi ! hurla Jade. Je veux pas qu'on croie que je suis américaine, c'est juste que Jade, c'est moche, et que Djéïde, c'est classe.
- Sauf que tu t'appelles pas Djéïde, dit sèchement Laïa.
- Tu serais pas un peu jalouse pace que toi, tu as un prénom moche, et qu'on peut pas le prononcer autrement ? répondit Jade en lançant un regard provocateur à sa sœur jumelle.
Jo-Ann vit alors sa sœur prendre une couleur rouge vif, et décida d'intervenir.
- Maman a fait de la brioche pour le goûter. Vous devriez en prendre maintenant. En plus, Ben va bientôt rentrer.
Oubliant leur dispute, les deux petites têtes blondes se ruèrent vers la cuisine. Jo-Ann resta dans l'encadrement de la porte. Elle adorait ses sœurs, honnêtement. Mais parfois, elle avait vraiment du mal à comprendre pourquoi elles passaient leur temps à se chercher l'une l'autre. Les jumeaux n'étaient pas censés s'aimer, et être lié de façon très forte ?
N'entendant aucun cri en provenance de la cuisine, elle tenta de se replonger dans la lecture de son livre. Seulement, c'est cet instant que choisit Marah pour entrer en furie dans la maison. Un petit air de déjà vu.
- Putain, ils me font tous chier, grommela-t-elle en posant violemment son sac à côté de celui de Laïa.
Elle sortit un paquet de cigarettes de la poche de son jean baggy, et en porta une à sa bouche.
- Euh, tu fais quoi là ? questionna Jo-Ann
- Ca se voit pas ? rétorqua Marah en la regardant dans les yeux, une lueur de défi dans le regard.
Jo-Ann inspira lentement, tout en détaillant sa sœur cadette. Elle avait une jupe légère au dessus de son pantalon, un débardeur kaki, et de multiple colliers et bracelets. Ses yeux étaient lourdement entourés de noir, et ses cheveux dreadés lui donnaient un voire deux ans de plus. Oui, Marah était en pleine traversée de ce qu'on appelle la crise d'adolescence.
- Ton numéro de rebelle, ça prend pas avec moi Marah, dit Jo-Ann, très posément. Alors tu ranges ça...
- Mais...
- ... et tu m'expliques ce qui va pas.
Marah resta immobile encore quelques secondes, à observer sa sœur. Elle était tellement le contraire d'elle, avec ses cheveux bruns coupés en carré court, son gilet avec seulement un bouton, son jean slim et ses ballerines... Et pourtant, elle savait qu'elle pouvait parler à Jo-Ann. Même, elle devait le faire. Elle baissa les yeux, rangea sa cigarette à sa place dans le paquet, puis glissa celui-ci dans sa poche.
- J'me suis tapée un carton en histoire... Et comme c'est ma troisième note en dessous de 10, ce connard m'a collée. Et puis j'ai vu ce connard de Marc embrasser cette connasse d'Angélique... Bordel, ça fait même pas une semaine qu'on n'est plus ensemble, et en plus, cette fille c'est un gros thon, ça me dégoûte trop...
- Peut-être que cette fille ne parle pas comme une marchande de poisson...
- J'ai pas besoin que tu m'enfonces, ok ? rétorqua Marah avec force. Déjà que ça me fait chier, alors si en plus toi tu t'y mets...
- Ecoute Mar, dit Jo-Ann. Je comprends que ce soit pénible, je suis aussi passée par là. Mais déjà, si tu commençais à apprendre tes leçons d'histoire, ça te ferais des problèmes en moins, et plus de temps pour penser à tes histoires de cœur, et à comment les résoudre.
- J'vais être privée de sortie Jo... se mit à geindre Marah.
- C'est juste une mauvaise période à passer, tu verras...
- Tu m'aides pas beaucoup.
Et Marah alla rejoindre ses sœurs dans la cuisine. Jo-Ann décida alors de terminer son livre une bonne fois pour toutes. Elle lut quelques lignes, sentant toute l'émotion la regagner. Mais à nouveau, on fit intrusion dans son monde...
Ben entra à son tour, son casque de mobylette à la main, les cheveux complètement ébouriffés, et l'air ahuri.
- Jo, faut que tu m'emmènes à la batterie, ma mob' vient de me lâcher !
Jo-Ann soupira une énième fois. Non, elle ne pourrait pas finir son roman, pas en cette fin d'après-midi, puisqu'apparemment, sa famille entière en avait décidé autrement. Alors elle posa son livre sans même prendre la peine de corner sa page, puisque c'était la dernière de l'ouvrage. Elle saisit son sac à main, ses clés de voiture, et sortit, passant devant son frère.
- C'est quand tu veux, lui dit-elle une fois qu'elle fut installée sur le siège conducteur.
Il vint s'assoir à côté d'elle.
- Papa va criser, dit-il juste. Ca fait à peine deux mois que je l'ai...
- Dis-toi qu'il y a pire dans la vie, dit Jo-Ann en enclenchant la marche arrière pour sortir de la cour.
La famille Marxton comptait cinq enfants. Jo-Ann, 18 ans en était l'aînée, et était suivie de Ben, 15 ans, puis de Marah, 14 ans, et enfin, Laïa et Jade, jumelles de 11 ans. Cinq enfants, dans une tranche d'âge relativement large, cinq enfants aux forts tempéraments, aux styles différents. Un mélange plutôt... Explosif.
- Y'a quelqu'un pour venir te chercher ? demanda Jo-Ann à son frère lorsqu'ils arrivèrent devant l'école de musique.
- J'vais sûrement dormir chez Lisa, dit-il. De toute façon, j'ai pas envie d'affronter papa ce soir...
- Ok, donc j'viens te chercher, trancha Jo-Ann.
Elle tourna la tête vers lui
- T'as pas le choix. On est le 6 juin.
Et elle repartit, espérant pouvoir enfin finir son livre.
* _ *
*
Il était un peu plus de vingt et une heure, et les quatre sœurs Marxton attendaient patiemment dans la chambre de Marah, qui était de loin la plus grande, que leurs parents laissent Ben sortir de table. En effet, ça n'avait pas manqué. Leur père était entré dans une colère noire quand il avait appris que la mobylette presque neuve ne fonctionnait déjà plus. Etant le père d'une famille de cinq enfants, il ne pouvait se permettre de trop gros écarts dans ses dépenses. Et la réparation de la mobylette de Ben était un de ces écarts.
La porte s'ouvrit lentement, et les yeux un peu rougis, Ben entra dans la chambre. Personne ne dit rien. Elles y étaient toutes passées aussi, par ces engueulades monumentales avec leurs parents. Elles savaient toutes comment on pouvait se sentir après, et surtout, qu'on n'avait pas envie d'en parler.
- Bon, on peut commencer, dit doucement Jo-Ann. Laïa, vas-y.
Elle lui tendit une vieille casquette dans laquelle étaient pliés cinq petits papiers. Laïa approcha sa main, sembla hésiter, puis saisit un papier. Elle l'ouvrit.
- Ben, murmura-t-elle.
Le jeune garçon tendit alors sa main vers la casquette, et en ressortit également un papier.
- Marah, lit-il, la voix rauque.
Et le manège continua ainsi, jusqu'à ce que chacun des cinq enfants Marxton eut ouvert un petit papier avec inscrit dessus le nom d'un de ses frères et sœurs.
- Bon, bah voilà, conclut Jo-Ann. On a deux mois, pile.
Et chacun rejoignit alors sa chambre.
La particularité des enfants Marxton était qu'ils étaient tous nés entre le premier et le cinq août. De ce fait, les anniversaires étaient un peu comme une fête commune, étalée sur cinq jours, avec un jour de repos au milieu. Et de plus, ces anniversaires tombaient toujours lors de leurs vacances familiales, si bien qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de fêter leur anniversaire avec leurs amis. Ainsi, depuis quelques années – en vérité, depuis que Laïa et Jade étaient capables d'offrir autre chose que des colliers de pâtes – ils avaient créé une sorte de rituel entre eux. Chacun offrait un unique cadeau, à un seul de ses frères et sœurs, lors d'une réunion « secrète » le 6 août au soir. Et pour une impartialité la plus totale, deux mois pile avant, ils tiraient au sort. Aucun d'entre eux n'aurait bafoué cette règle. Le 6 juin était un des jours les plus importants de l'année. Les enfants Marxton étaient plus que de simples frères et sœurs : ils formaient une espèce de clan, un clan soudé, invincible, inséparable... Enfin, c'est ce qu'ils croyaient en tout cas.
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1. Marie-Cécile Le 28/05/2008 à 19:12
J'aime beaucoup. Les prénoms, l'histoire, bref, tout quoi. Ca a juste un petit air de déjà vu, du genre 7 à la maison dans la première partie, mais la deuxième m'a montré que c'était pas la même chose =). J'espère trouver une suite >_> ... ?
Dernière mise à jour de cette page le 19/05/2008